article envoyé par Sylvia Mion. Photographie Fabricio cardenas Source : Le Républicain des Pyrénées-Orientales : [“puis” Journal quotidien “puis” Journal des travailleurs “puis” Journal de l’Union radicale-socialiste “puis” Journal socialiste] | 1885-06-18 | Gallica
Le Républicain des Pyrénées Orientales 18 juin 1885
Retranscription de la totalité de l’article concernant le sauvetage 13 personnes par de courageux habitants de Saint Genis des Fontaines
Rapport de Monsieur Roux Maire de Saint Genis des Fontaines
« Monsieur le sous-préfet,
Par une dépêche transmise le 10 courant, vous vouliez bien m’informer que les eaux du Tech atteignait la hauteur de 2,50 mètres à l’étiage de Céret, et la pluie continuant à tomber, il y avait lieu de se prémunir contre les suites d’une inondation dangereuse.
Après avoir fait part de votre communication à mes concitoyens, je me rendais, au moyen d’une charrette, avec quelques-uns d’entre eux, sur les bords de la rivière, dont nous constations que les eaux étaient en effet démesurément enflées.
Les habitants du moulin de Brouilla sis sur la rive droite, et qui à l’extrême limite de ma commune sont plus particulièrement exposé au péril, ayant été aussi avertis, je rentrai un peu avant la nuit dans mon domicile, sinon rassuré sur les conséquences de la crue, au moins convaincu que la vie d’aucun de mes administrés ne pouvait être compromise.
A 8 heures du soir, un télégramme de mon collègue d’Ortaffa, corroboré un quart d’heure après par un second télégramme de M. Le préfet, m’informait que huit à dix personnes occupées à trier du gravier, ayant été surprises par les eaux, se trouvaient enserrées dans un ilot entre le Pilou et Ledit Ortaffa.
Point de secours possible du côté de la rive gauche où la rivière semblait avoir établit son principal courant. Les secours (et ils étaient urgents) ne pouvaient venir que de Palau ou de St Genis. Mais c’était déjà la nuit. La pluie continuait à tomber par torrents et tous nos cours d’eau étaient sortis de leurs lits. Je me précipitai chez le brigadier des douanes et , pénétrant dans nos trois cafés, mes deux dépêches à la main, je fis appel au dévouement de mes braves concitoyens.
Une demi-heure après, cent personnes étaient serrées autour de moi. Il fallait des voitures pour traverser les torrents, on donna des voitures. Il fallait des câbles, des lanternes etc…en un clin d’œil tout un matériel de sauvetage se trouva improvisé.
A 10 heures, malgré la distance, la difficulté des chemins, nous arrivions au Pilou. Mais ici, plus moyen de se reconnaitre. Les eaux ont tout envahi, tout nivelé ; c’est une vaste nappe d’eau que nous avons devant nous ; des gouffres profonds se sont creusés là où hier il y avait des monticules. Espoir encore, cependant. Les flots n’ont pas emportés les sinistrés. La vue de nos lanternes leur a rendu le courage. Il y a là toute une colonie ; nous distinguons les gémissements des femmes, les plaintes des enfants. Nous faisons écho à leurs voix mais c’est tout, hélas !
Ils sont au moins à 300 mètres du rivage et celui-là serait à coup sûr perdu, qui se hasarderait, au milieu des ténèbres, dans ce fouillis de vagues qui entrainent toutes sortes d’épaves. D’un accord commun la tentative de sauvetage, reconnue comme impossible pendant la nuit est renvoyés à l’aurore, et nous décidons qu’après avoir placé deux lanternes sur un arbre solide, les sauveteurs impuissants, mouillés jusqu’aux os, se partageront en deux pelotons.
Le premier et le plus nombreux rétrogradera sur St Genis d’où, après avoir changé de linge, il repartira à 2h1/2 du matin ; le second, composé du maire, des gendarmes, de deux douaniers et d’un autre citoyen, ira sécher ses habillements dans la maison de campagne de M. Cousteau qui n’est heureusement qu’à 300 mètres du Pilou, et d’heure en heure enverra au pied de l’arbre où sont les lanternes, un petit détachement pour stimuler de la voix le courage de ceux qu’il s’agit de sauver.
A 3 heures du matin les deux pelotons se trouvaient de nouveau réunis. Nous constatons avec bonheur que les eaux de la rivière avaient, d’une part considérablement baissée, le l’autre, que les naufragés dont à 2 heures nous n’avions plus entendu les voix, étaient encore vivant et en mesure de nous répondre.
Ce n’en était pas moins encore toute une mer qu’il fallait traverser ; mais maintenant on n’entendait plus seulement les victimes, on allait pouvoir les distinguer vaguement sur l’espèce de radeau qu’elles s’étaient improvisé au moyen d’épaves.
Dix hommes sont là tout nus une corde à la main ! Qui va se jeter le premier dans l’abime ? C’est un enfant de vingt ans, un ouvrier maréchal-ferrant. Les mains applaudissent. Dix minutes de luttes ; le voilà sorti du courant redoutable ; un tailleur d’habits le suit ; a-t-il mal pris son élan, trop présumé de ses forces ? La vague le roule et l’engloutit. Nous le croyons un moment perdu, puis victoire certaine ; sa tête émerge, après ses épaules, encore un effort, et il rejoint son camarade. La voie est ouverte ; dix autres la suivront en se maintenant un peu plus en amont où tout à l’heure on placera un câble parce que la vague y paraît moins amoncelée ; mais il n’y a encore que vingt-cinq mètres de chemin franchi et il en reste deux cent cinquante au moins à parcourir.
Les sauveteurs se groupent pour pouvoir mieux se soutenir et nous les voyons enfin tendre la main aux sinistrés ; mais c’est ici que pour eux commencent les véritables difficultés. Il y a treize personnes apeurées. Cinq hommes, quatre femmes, quatre enfants. Les sauveteurs pour les atteindre en dehors du grand courant qui ne peut être franchi qu’à la nage ont eu de l’eau jusqu’aux épaules et souvent jusqu’au cou. Les femmes refuseront d’abord de se laisser entrainer dans ce gouffre long et profonds où il ne sera pas trop de la force de trois hommes pour maintenir chacune d’elles en équilibre. On commencera dont par les enfants. Deux voyages, et voilà les mioches amenés au bord du grand courant que l’on traversera au moyen d’un câble solidement attaché à deux arbres de la rive. Un deuxième voyage ramènera un homme, mais trois heures se sont écoulées. Les forces de ces braves gens se sont épuisées ; le froid les saisit, il faut sauver les sauveteurs qu’une charrette ramène à St Genis.
Laissera-t-on dans leur douloureuse position quatre hommes et quatre femmes qui continuent à réclamer des secours ? Non. Ce que les sauveteurs fatigués ont pris l’engagement d’accomplir dans la soirée, des émules non moins intrépides, l’accompliront maintenant. On réparera le câble avarié, et à 9 heures, les 13 naufragés, recueillis dans une voiture, seront tous installés dans de bons lits à Saint Genis. Reste à faire la part des dévouements individuels pour vous fournir les moyens d’établir avec équité la part des récompenses, et c’est ici que ma tâche est réellement ardue et délicate, car, ouvriers des champs, ouvrier de l’industrie, cantonniers, gendarmes, douaniers, tous se sont disputé l’honneur d’être à la place du danger.
Je me contenterai dont d’établir ci-après, trois catégories.
Dans la première, seront compris des sauveteurs qui, ayant traversé de part en part toute l’étendue de la nappe d’eau, ont pris les sinistrés à bras-le-corps et les ont amenés sur la rive.
J’inscris dans la seconde, ceux qui, durant quatre heures, se sont maintenus au câbles et ont aidé les premiers à y faire passer les naufragés.
Dans le troisième, seront placés les noms de ceux de mes honorables concitoyens qui, sans s’être mis à l’eau, se sont rendus avec empressement sur les lieux, et ont fourni leurs charrettes, leurs cordages, des provisions, des secours et n’ont quitté le lieu du naufrage que quand il n’y avait plus de naufragés.
La brigade de gendarmerie s’est trouvée tout entière à mon côté, à côté des sauveteurs durant ces heures si pénibles. En inscrivant le nom du brigadier sur la liste de ceux qui ont fait fonctionner le câble j’ai suffisamment indiqué que ces cinq soldats avaient noblement accompli leur tâche. Le lieutenant et le brigadier des douanes s’étant trouvés en campagne, je n’ai eu pour appui que quatre de leurs préposés. L’un d’eux a fait le service du câble ; les autres ont accompli leur mandat, si j’ajoute que les deux cantonniers figurent sur la première liste avec un de mes conseillers municipaux, j’aurai constaté que tous les fonctionnaires de la République ont à cette occasion accomplie toutes leurs obligations envers le pays. »